Catégorisation/classification (SPD)

Classification diagnostique de Lucy Jane Miller

Bien que diverses classifications plus ou moins génériques (ensemble des troubles d’intégration sensorielle) ou spécifiques (troubles de modulation sensorielle), c’est celle de Miller qui sera retenue ici. De fait, Lucy Jane Miller a proposé, en 2007, une nouvelle classification des troubles sensoriels où le trouble du traitement de l’information sensorielle (SPD) est un terme parapluie qui regroupe plusieurs autres problèmes (voir figure 1). Elle y distingue trois types de troubles en lien avec les différentes étapes du processus de traitement de l’information sensorielle, soient la modulation (intake), la discrimination (interpretation) et l’interaction avec l’environnement (using the input) (Anzalone & Lane, 2011; Miller, Anzalone, Lane, Cermak, & Osten, 2007).
L’identification du type de trouble spécifique est important dans la prise en charge de l’enfant pour bien cibler les difficultés et les besoins de l’enfant et choisir les modalités d’intervention les plus appropriées en ergothérapie ainsi que les soutiens requis à domicile et à l’école (Comité d’information sur la santé mentale du Centre hospitalier pour enfants de l’est de l’Ontario, 2009). Cette réorganisation de la taxonomie par rapport à celle initialement proposée par Ayres (1979) est due, en partie, à l’émergence de nouvelles connaissances sur le sujet et à l’ajustement du paradigme. De plus, l’intervention d’intégration sensorielle en ergothérapie est de plus en plus utilisée, même avec les enfants qui ne peuvent être évalués avec le Sensory Integration and Praxis Test (SIPT), outil selon lequel l’ancienne classification était basée (Miller, Anzalone, Lane, Cermak, & Osten, 2007). Selon Miller, un des avantages de la nouvelle classification qu’elle propose est de clarifier les différents troubles afin de faciliter la recherche suite à l’établissement d’un consensus (Anzalone & Lane, 2011).

Figure 1*: Classification diagnostique proposée par Lucy Jane Miller
*
Informations adaptées de Miller, L. J., Anzalone, M. E., Lane, S. J., Cermak, S. A., & Osten, E. T. (2007). Concept Evolution in Sensory Integration: A Proposed Nosology for Diagnosis. The American Journal of Occupational Therapy, 61(2), 135-140 et de Anzalone, M. E., & Lane, S. J. (2011). Sensory Processing Disorder. Dans Anita C. Bundy & Shelly J. Lane (Éds.), Kids can be kids: a childhood occupations approach (pp. 437-459). Philadelphie: FA Davis Company
.

Trouble de la modulation sensorielle

Le trouble de modulation sensorielle est le résultat d’un problème dans la phase initiale du traitement de l’information, c’est-à-dire l’enregistrement. Lorsqu’on parle d’enregistrement (réception des stimuli), il est important de considérer le seuil d’activation auquel cet enregistrement se produit puisque l’individu produit une réponse en fonction de l’intensité perçue (Anzalone & Lane, 2011). Le trouble de modulation peut entraîner de l’évitement, de l’hyperactivité et/ou des troubles de comportements tels l’agressivité ou des crises (Comité d’information sur la santé mentale du Centre hospitalier pour enfants de l’est de l’Ontario, 2009) En effet, l’enfant présentant ce trouble peut réagir trop fortement (hyperréactivité) ou insuffisamment (hyporéactivité) aux sensations et peut avoir des difficultés à s’adapter à divers environnements. Il a souvent de la difficulté à maintenir un niveau de vigilance ou d’éveil adéquat pour la réalisation d’une tâche, à s’autoréguler (Anzalone & Lane, 2011). L’autorégulation correspond à l’ensemble des moyens sollicités par une personne, de façon consciente et inconsciente, afin d’atteindre et de maintenir un niveau d’éveil optimal (voir figure 2), en fonction de la tâche, pour produire un comportement organisé sur les plans attentionnel, moteur ou émotionnel.

Figure 2Illustration de la zone d’organisation optimale normale (sans trouble)

*Adapté de http://www.esantementale.ca/Quebec/Les-troubles-du-traitement-sensoriel-chez-les-enfants-et-les-adolescents/index.php?m=article&ID=8890 et de la figure 24.6 du livre  Anzalone, M. E., & Lane, S. J. (2011). Sensory Processing Disorder. Dans Anita C. Bundy & Shelly J. Lane (Éds.), Kids can be kids: a childhood occupations approach (pp. 437-459). Philadelphie: FA Davis Company.

Selon Miller, il existe trois sous-catégories de troubles de modulation sensorielle :

  1. L’hyperréactivité sensorielle (Sensory Over-Responsivity) qui est définie comme étant une réponse trop rapide, trop intense ou sur une plus longue période que la durée absolue de l’input initial (Miller, Anzalone, Lane, Cermak, & Osten, 2007).
  2. L’hyporéactivité sensorielle (Sensory Under-Responsivity) qui correspond au portrait d’un enfant ayant peu ou pas de réponse aux intrants sensoriels, qui nécessite un stimulus sensoriel très long ou très intense avant de réagir (Miller, Anzalone, Lane, Cermak, & Osten, 2007).
  3. La recherche sensorielle (Sensory Seeking) se caractérise par la présence de comportements à risque ou socialement inacceptables tels se frapper la tête ou foncer dans les autres enfants (Anzalone & Lane, 2011).

Les enfants présentant une hyperréactivité sensorielle peuvent ressentir de l’inconfort ou de l’anxiété dans des situations que les autres trouvent habituelles ou même paisibles. Des difficultés sont particulièrement évidentes dans de nouvelles situations ou en période de transitions (Miller, Anzalone, Lane, Cermak, & Osten, 2007). Ces enfants présentent aussi des défenses sensorielles qui peuvent se présenter uniquement au niveau d’un système sensoriel ou plusieurs (Miller, Anzalone, Lane, Cermak, & Osten, 2007).

Des exemples de défenses sensorielles incluent (Comité d’information sur la santé mentale du Centre hospitalier pour enfants de l’est de l’Ontario, 2009; Mailloux & Parham, 2005) :

Au niveau tactile

  • Exprime un inconfort démesuré en raison des étiquettes sur les vêtements
  • Présente des réactions aversives à la texture de certains aliments trop mous ou trop croustillants (ces enfants peuvent développer de la sélectivité alimentaire
  • Est dérangé par le toucher des personnes, surtout lorsqu’inattendu

Au niveau vestibulaire

  • Présente une intolérance au mouvement (nausée, malaise)
  • Présente une insécurité gravitationnelle (peur viscérale au changement de gravité)

Au niveau visuel

  • Est dérangé par l’éclairage intense
  • Est sur-stimulé dans les endroits où il y a beaucoup de stimuli visuels

Au niveau olfactif

  • Présente des réactions aversives aux odeurs

L’hyporéactivité, quant à elle, se manifeste par des enfants qui semblent plutôt léthargiques, sédentaires et sans motivation, ne réagissant pas aux changements de température ni à la douleur (chutes, égratignures). Ils ne détectent pas la majorité des stimuli environnants et paraissent donc être dans la lune, ce qui peut rendre plus difficile l’acquisition de l’autonomie dans certaines tâches, telles l’entraînement à la propreté(Miller, Anzalone, Lane, Cermak, & Osten, 2007). L’hyporéactivité au niveau des systèmes tactiles et proprioceptifs entraîne généralement des problèmes dans les mécanismes de discrimination tactile ainsi qu’une pauvre représentation du schéma corporel et de la maladresse. Par conséquent, les enfants présentant de l’hyporéactivité ont souvent également un trouble de discrimination sensorielle et/ou de dyspraxie (Anzalone & Lane, 2011; Miller, Anzalone, Lane, Cermak, & Osten, 2007).

Le dernier type de trouble de modulation est le comportement de recherche sensorielle. Comme son nom l’indique, les enfants présentant ce trouble sont en constante recherche de stimulations sensorielles (aliments épicés, tourner en rond, sons forts, etc.); ils ne semblent jamais satisfaits et sont impulsifs de nature (Miller, Anzalone, Lane, Cermak, & Osten, 2007). Ce trouble influence les relations sociales puisque ces enfants s’engagent souvent dans des activités socialement inacceptables. De plus, ils sont souvent décrits comme des personnes qui «recherchent l’attention» ou encore des «fauteurs de troubles» (Miller, Anzalone, Lane, Cermak, & Osten, 2007). Il est à noter qu’un certain degré de recherche sensorielle est normale et même nécessaire pour permettre un bon développement par le biais de l’exploration de l’environnement et de l’apprentissage de nouvelles tâches (Miller, Anzalone, Lane, Cermak, & Osten, 2007).

Il faut retenir que ces différents troubles peuvent coexister chez un même individu qui peut être, par exemple, hypersensible au toucher, mais peut être en recherche de stimulation vestibulaire (Anzalone & Lane, 2011; Comité d’information sur la santé mentale du Centre hospitalier pour enfants de l’est de l’Ontario, 2009).

La théorie de Winnie Dunn

Une autre manière de conceptualiser les comportements résultant du pauvre enregistrement de l’input sensoriel par l’enfant (trouble de modulation) est selon la théorie de Winnie Dunn. Étant donné que l’interprétation de l’information sensorielle est subjective et peut donc varier selon les individus, certains chercheurs proposent que la variabilité dans les processus de traitement de l’information sensorielle soit dépendante, du moins en partie, de la personnalité, plus précisément le tempérament individuel. Dunn pousse cette idée plus loin et ajoute le « style comportemental » au processus de traitement sensoriel (Anzalone & Lane, 2011; Dunn, 2001). En fait, cette auteure propose un modèle (voir tableau I),  à la base de la conception du profil sensoriel, un outil d’évaluation largement utilisé pour détailler les particularités sensorielles. Le modèle conceptuel de Dunn tient compte de l’influence de plusieurs mécanismes sous-jacents aux profils hypo- et hyperréactif. Dans son modèle, il existe deux types de stratégies d’autorégulation, actives et passives (Mailloux & Parham, 2005). Les réactions passives impliquent que l’individu n’agit pas pour contrer l’effet perçu de l’input sensoriel tandis qu’une personne ayant recours à des stratégies actives tentera de contrer l’effet de l’input et d’agir, par conséquent, sur l’intensité perçue. Par exemple, un enfant hyper-réactif, mais qui utilisant des stratégies actives, pourrait se retirer d’un environnement trop stimulant ou encore recouvrir ses yeux en réponse à la lumière du soleil trop intense (Anzalone & Lane, 2011). Dunn ajoute à ces stratégies le seuil neurologique de perception des stimuli comme facteur déterminant des réactions d’un individu. Les enfants ayant un seuil élevé requièrent un fort niveau de stimulation pour percevoir le stimulus. Dans ce modèle, stratégies d’autorégulation et seuils de réactivité sont en interaction et permettent de définir différents pôles  (Dunn, 2001).

Tableau I – Adaptation du profil sensoriel de Dunn

Continuum du seuil neurologique de perception

Continuum des comportements

Réagit en concordance avec son seuil : stratégies passives Réagit de façon à contrer son seuil : stratégies actives
Haut seuil Faible enregistrement(hyporéactivité) Comportement de recherche sensorielle
Bas seuil Sensibilité accrue(hyperréactivité) Évitant

*Informations tirées et adaptées de Dunn, W. (2001). The Sensations of Everyday Life: Empirical, Theoretical, and Pragmatic Considerations. The American Journal of Occupational Therapy, 55(6), 608-620. Et de Anzalone, M. E., & Lane, S. J. (2011). Sensory Processing Disorder. Dans Anita C. Bundy & Shelly J. Lane (Éds.), Kids can be kids: a childhood occupations approach (pp. 437-459). Philadelphie: FA Davis Company.

Le trouble de discrimination sensorielle

Le trouble de discrimination sensorielle reflète un problème concernant l’interprétation de la qualité et la distinction des informations sensorielles (Miller, Anzalone, Lane, Cermak, & Osten, 2007). En effet, les enfants présentant ce trouble ont de la difficulté à percevoir les différences et les similitudes entre les sensations. Ils sont en mesure de savoir qu’un stimulus est présent et de moduler leur réponse à ce dernier, mais des lacunes demeurent au niveau de l’appréciation des qualités du stimulus en question (Miller, Anzalone, Lane, Cermak, & Osten, 2007). De ce fait, l’enfant prend plus de temps pour traiter et interpréter l’information. Le trouble de discrimination sensorielle peut se manifester dans une ou plusieurs des modalités sensorielles. La présence de ce trouble dans le système somatosensoriel (modalités tactile, vestibulaire et proprioceptive) résulte plus spécifiquement en des difficultés motrices (pauvres réactions d’équilibre, faible tonus musculaire) et de la maladresse (Mailloux & Parham, 2005). Si le trouble se présente plutôt dans les systèmes visuels ou auditifs, des troubles d’apprentissage ou de langage pourraient en résulter (Miller, Anzalone, Lane, Cermak, & Osten, 2007). Par ailleurs, une bonne discrimination sensorielle est à la base d’une bonne représentation du schéma corporel  (Miller, Anzalone, Lane, Cermak, & Osten, 2007).

Les troubles moteurs d’origine sensorielle

Finalement, Miller propose une troisième catégorie de troubles, les troubles moteurs d’origine sensorielle, soit le trouble postural et la dyspraxie. Ces troubles sont caractérisés par un pauvre contrôle volontaire des mouvements (Miller, Anzalone, Lane, Cermak, & Osten, 2007) ainsi que par des problèmes de stabilité posturale et de planification de séquences motrices en réponse à une demande sensorielle. Tel que mentionné, des problèmes au niveau de la discrimination sensorielle contribuent à ces troubles moteurs (Anzalone & Lane, 2011).

Le contrôle postural nécessite la contribution principalement des systèmes vestibulaire, visuel et proprioceptif afin de procurer une base stable pour coordonner les mouvements de la tête, du corps et des membres (Anzalone & Lane, 2011). Le trouble postural est défini comme étant la difficulté à maintenir un contrôle suffisant de son corps au repos ou lors de l’accomplissement d’une tâche motrice (Miller, Anzalone, Lane, Cermak, & Osten, 2007). Il est caractérisé par des problèmes de tonus  musculaire (hyper- ou hypotonie) et de contractions musculaires contre résistance (Miller, Anzalone, Lane, Cermak, & Osten, 2007). Les enfants ayant des problèmes au niveau postural peuvent avoir des difficultés dans les tâches de motricité fine, qui nécessitent la stabilisation du tronc, sur une chaise par exemple (Anzalone & Lane, 2011).

Une praxie correspond à la capacité de conceptualiser (Ideation), de planifier (Motor planning) et d’exécuter (Execution) une nouvelle tâche motrice (Anzalone & Lane, 2011). La dyspraxie s’exprime donc par une difficulté à planifier, séquencer et exécuter de nouvelles actions motrices (Miller, Anzalone, Lane, Cermak, & Osten, 2007). Les enfants dyspraxiques ne bénéficient pas d’une quantité suffisante de rétroaction sur le plan sensoriel pour ajuster l’exécution de gestes et ces derniers sont donc de moindre qualité. Ils doivent donc porter beaucoup d’attention pour faire de simples tâches.

Prochaine section: Étiologie